
Michel Cova : Majoritairement consacrée à la mise en valeur des répertoires symphoniques, la nouvelle salle de la Philharmonie de Paris doit pouvoir accueillir également d’autres répertoires, existants ou en devenir, allant du jazz aux musiques du monde, y compris bien sûr le répertoire de musique contemporaine.
Cet objectif exprime une ambition qu’aucune salle existante ne sait réellement satisfaire. Cette ambition, qui semble pourtant toute naturelle, nécessite en effet une salle dont on peut ajuster l’acoustique aux souhaits des interprètes, et que l’on peut conformer différemment selon la programmation artistique choisie, en particulier pour satisfaire différentes relations auditoire/ artistes afin d'assurer un rapport d'intimité entre les interprètes et leur auditoire adapté au type de concert.
Il s’agit donc de passer d’une salle enveloppante, utilisée pour les concerts symphoniques, à une salle de type frontal utilisée pour tous les autres concerts de forme plus spectaculaire. C’est à dire d’un dispositif où la scène est centrée au milieu du public à la scène disposée très frontalement au public.
La solution que nous avons proposée et qui a été choisie, est de repousser la scène vers l’arrière de la salle, après avoir supprimé les gradins arrière (gradins de choristes), et de transformer (ou non) le parterre en gradins en salle à plat, permettant de recevoir un public debout, ou d’y installer des éléments du spectacle, comme des interprètes du groupe musical, des systèmes de diffusion, des écrans,… .

La salle enveloppante, à partir de laquelle on va évoluer vers une salle majoritairement frontale, reste, au moins pour sa partie basse, très proche d’autres salles dites en terrasses ou vineyard, comme par exemple la Philharmonie de Berlin ou la nouvelle salle de concert de Copenhague : l’ensemble scène-parterre est entouré de terrasses où sont disposés des gradins de fauteuils majoritairement orientés vers la scène, mais de manière asymétrique. L’ensemble des garde-corps et des murs qui délimitent ces terrasses servent avant tout à la création des réflexions acoustiques précoces du parterre et de l’orchestre.
C’est à l’intérieur de ces murs que l’on trouve les mécanismes et équipements assurant la flexibilité demandée :
Tous les mécanismes utilisés pour ces transformations sont en général simples à l’exception du système de retournement et de stockage de fauteuils, ce système combinant un mouvement vertical avec un mouvement de rotation limitée. La complexité vient de la combinaison de tous ces mouvements entre eux ainsi que de l’exigence très forte de stabilité nécessaire aussi bien pour les gradins de fauteuils que pour les podiums de scène. Stabilité des différents podiums ou plate formes, mais aussi précision des positions d’arrêt garante de sols parfaitement plats, et de sécurité pendant les manœuvres.
Un grand volume circulable et facilement accessible est réservé sous la totalité de la salle et de la scène pour recevoir tous ces mécanismes et leur système de commande.
Un autre volume comparable est prévu au-dessus de la salle : appelé parfois salle des machines, il est appelé à recevoir tous les mécanismes et équipements servant à assurer la flexibilité d’usage des équipements scéniques suspendus, comme les équipements d’éclairage et de sonorisation, les écrans de projection ou de diffusion ainsi que le grand réflecteur acoustique qui surplombe la scène symphonique. La hauteur de ce dernier est réglable.
Car si l’on doit modifier le rapport salle/scène il est nécessaire de modifier en même temps les caractéristiques acoustiques de la salle. En particulier, dans le cas d’un concert de musique amplifiée, il est nécessaire de rendre la salle beaucoup plus absorbante d’un point de vue acoustique que pour un concert de musique symphonique. Par ailleurs, les concerts de musiques du monde, ou jazz ou rock sont de véritables spectacles utilisant beaucoup de ressources d’éclairage ou de projection, ressources qui sont rarement utilisées dans un concert « classique ». Suspendus principalement au-dessus de la nouvelle scène, c’est à dire au-dessus de l’emplacement de la tribune des chœurs, tous ces matériels ne peuvent rester visibles pendant un concert classique, et ce pour de multiples raisons qui ne sont pas qu’esthétiques ou architecturales, mais aussi acoustiques et de sécurité. Il est nécessaire de les faire apparaître puis disparaître en un temps limité.
La solution commune que nous avons retenue pour résoudre ces deux question est d’ouvrir, lorsque nécessaire, des trappes dans le plafond au-dessus de la scène en combinant deux objectifs : réaliser le passage des équipements d’éclairage et de diffusion du son de cette scène, et modifier les caractéristiques acoustiques de la salle. En effet, au-dessus de ces trappes se trouvent des équipements classiques de gril – porteuses, enrouleurs de câbles d’alimentation, réseau de passerelles – capables de réaliser le premier objectif purement scénique. L’ouverture de ces trappes permet également la mise en communication du volume acoustique de la salle avec celui du gril aux caractéristiques acoustiques beaucoup plus absorbantes. Les objectifs de variabilité acoustique ne seront pas obtenus uniquement avec l’ouverture de ces trappes au-dessus de la scène « jazz », Il est nécessaire d’ "inventer" d’autres surfaces absorbantes, y compris en cas de configuration de concert classique. Nous avons donc créé avec l’architecte d’autres trappes qui, en s’ouvrant, libèrent des mécanismes auxquels sont accrochés des rideaux absorbants déployés derrière les balcons, le long des murs délimitant le volume acoustique.
L’ouverture de ces trappes sera également utilisée pour le passage des équipements d’éclairage et de sonorisation. Il est également prévu de préparer la mise en place des équipements au niveau du gril en gardant les trappes fermées, c’est à dire en « temps masqué » pendant la mise en place des équipements sur la scène, ou, éventuellement, pendant une répétition. Beaucoup d’autres équipements devant être suspendus et raccordés de manière provisoire, de nombreux points d’accrochage ou de passage de câbles sont prévus sur toute la surface du plafond, en complément de ces grandes trappes ; ils sont tous équipés d’un mécanisme d’obturation phonique et associés à des points de connexion de puissance et de commande, et à un point de suspension dans la structure de la charpente.
Seuls les équipements et mécanismes de la grande salle sont évoqués ici. Un grand nombre d’autres installations scénographiques sont nécessaires au bon fonctionnement d’un tel lieu : salles de répétition, locaux d’enregistrement, ateliers et locaux de stockage, aire de livraison, loges et foyer des musiciens. Ils ont tous été étudiés en très étroite collaboration avec les autres membres de l’équipe de maîtrise d’œuvre, dans le respect du programme ambitieux de la Philharmonie de Paris. Donnons nous rendez-vous bientôt pour l’ouverture de ce lieu exceptionnel.
Michel Cova, scénographe (Ducks Scéno)
